Guesnain

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mardi 21 avril 2020

Un article sur les mineurs du Nord et leurs dures conditions de travail à Guesnain, un article paru dans le journal "L'Intransigeant" du 21 décembre 1883. Extrait d'un discours de Basly










LES MINEURS DU NORD


Une importante réunion vient lieu à Denain, composée de délégués des syndicats de Vieux-Condé, Hergnies, Fresnes-le-Trieux, Fresnes-le-Midi, Onnaing, Anzin, Bruay, Vicoigne, La Sentinelle, Saint-Waast, Herrin, Haveluy, Wallers, Helesmes, Lourches, Abscon, Escaudain, Erre, Fenain, Somain, Aniche, Monchecourt, Pecquencourt, Dechy, Guesnain, Sin-le-Noble, Waziers, Dorignies, Denain, qui ne comprennent pas moins de 1,500 mineurs. 
La réunion a eu lieu à trois heures, salle de l'Hermitage ; 80 délégués étaient présents. 
Du remarquable discours du citoyen Basly nous citons le passage suivant :
Sous le prétexte que les machines qui font mouvoir les cages sont d'une force trop grande pour le peu de profondeur de la fosse (200 mètres), la Compagnie a exigé des mineurs qu'ils descendissent par les échelles, et quand ils se présentèrent samedi matin, à l’entrée des puits, on leur déclara qu'à l'avenir ils n’auraient à se servir que de ce moyen de descente. On sait combien ce système est pénible et dangereux ; de plus, l’eau dégouttant constamment des parois lorsque des ouvriers atteignent le niveau d'extraction, ils se trouvent mouillés jusqu'aux os. 
Les ouvriers n'acceptèrent point cette transformation et se retirèrent au nombre do 430.
Ce sont, on le voit, des vexations continuelles. Il y a quelques jours les mineurs de Bruay voulaient également se mettre eu grève par suite du renvoi de plusieurs de leurs camarades. C'est sur nos instances qu'ils ont bien voulu attendre.
A Dorignies le même fait s’est produit. La Compagnie a voulu imposer un travail épouvantable pendant la quinzaine Sainte-Barbe. 
Exténués, les mineurs refusaient de descendre dans la fosse et ce n’est-qu’à force de démarches qu'on a pu les convaincre que le syndicat pouvait seul s’occuper de, cette question d’une façon sérieuse. 
Cependant, conclut le délégué, ne précipitons rien, mettons en demeure les capitalistes de réintégrer nos camarades ; faisons pour cela appel aux pouvoirs publics, et si les proscriptions et les aggravations de travail dont nous sommes victimes ne cessent, alors nous aurons recours à la grève et ferons appel à la solidarité de nos frères de travail
Cette manière de procéder, a été acceptée par la réunion, qui n’a pas cessé d’être très calme.

Émile Basly, né le  à Valenciennes, et mort le  à Lens, à l'âge de 74 ans, est un syndicaliste et homme politique français. Une des grandes figures du syndicalisme dont il est l'animateur et le pilier pendant vingt ans dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, avec Arthur Lamendin, il fait ensuite une carrière politique à Lens, où son nom est indissociable de la ville, et passe à la postérité pour avoir inspiré à Émile Zola le personnage d'Étienne Lantier dans Germinal.

vendredi 3 avril 2020

Grève générale des mineurs dans le Nord, un article du Réveil du Nord du 16 octobre 1902







Grève générale 
DES MINEURS 
OHE LES JAUNES ! 

Les jaunes sont en train de se manger le nez, il y a du tiraillement. 
L’ « Union Ouvrière » annonce, en effet, que :
" Le Conseil prononce les exclusions de MM. Biétry, Verleye, Jarry. 
« A l'unanimité, le Conseil s’élève contre la conduite infâme de Biétry, et manifeste hautement sa réprobation et son indignation au sujet de l’attitude de Biétry et de ses acolytes ; prie le secrétaire général de faire connaître à toutes nos organisations les décisions du Conseil prises à l’unanimité et de mettre en garde les adhérents de nos syndicats, contre les agissements et les manœuvres de nos pires ennemis, étant édifiés par les preuves matérielles et indéniables établissant le « complot » organisé par ces messieurs, sourdement, auprès de nos syndicats de province, contre notre œuvre, et ce, au profit d'ambitions personnelles. » Allons, tout va bien ; la discorde règne au camp jaune. Continuez, Messieurs. 
Nous marquerons les coups, et puis c’est drôle la galerie qui s’esbaudit fort de vous voir entre dévorer. 
A quand Lanoir ? 


Attroupements de grévistes


 On a lu la version officieuse, sinon officielle, de la bagarre de Terrenoire, près de Saint-Etienne. 
Il est une constatation qui en ressort dès maintenant : deux ouvriers ont été tués, et le gendarme qui a fait feu n’était pas en état de légitime défense. Il n’a fait aucune sommation, lancé aucun avertissement. 
C’est un crime. 
La loi de 1848 sur les attroupements est, en effet, précise sur, ce point. Les agents de l’autorité ne doivent faire usage de leurs armes qu’après trois sommations, et, s'il faut admettre, par impossible, que les cailloux qu’on lui jetait eussent pu mettre sa vie en danger, le gendarme aurait dû, tout au moins, décharger d’abord son revolver en l’air pour effrayer les « manifestants ». On ne saurait, d’ailleurs, trop rappeler les termes de cette fameuse loi sur les attroupements, qu’on invoque toujours à tort en temps de grève. L’article premier est ainsi conçu : Tout attroupement armé formé sur la voie publique est interdit. Est également interdit, sur la voie publique, tout attroupement non armé qui pourrait (??) troubler la tranquillité publique. Or, comment voulez-vous qu’il n’y ait pas d attroupement ? Ils sont cent mille, les mineurs qui, hier, travaillaient au fond de la mine, et que la grève a d'un seul coup, rendus à la vie des champs. Entassés les uns sur les autres, dans des maisonnettes contiguës, construites sur le même modèle et alignées au cordeau, il leur est impossible de faire un pas dans la rue. sans se rencontrer et ils causent. Attroupement ! Que quelques gendarmes passent au moment où, victimes des mêmes abus, souffrant les mêmes douleurs, ils discutent entre eux, à leur porte, des moyens de mener à bien la défense de leurs intérêts, et, c'en est fait, voilà des homme: qui ne faisaient aucun ma!, qui ne menaçaient en aucune façon la tranquillité publique, qui jouissaient, comme tous les citoyens, du droit de se promener et de parler librement de leurs affaires, et auxquels l’ordre est cependant donné de se disperser. 
Circulez !. Circulez. ! 
Je ne sais rien de plus révoltant que celte apostrophe que les sergots lancent le plus souvent à des badauds que le hasard a massés dans quelque coin pour voir un cortège, une cavalcade, ou la binette d'un empereur : il faut que le cortège passe, que la cavalcade défile, et que les empanachés de l'escorte impériale aient l’espace suffisant pour caracoler. Mais là bas, au Pays Noir ? Où est-elle cette raison ? La rue est libre. Les champs sont vastes. La plaine s'étend à l'infini, et les ouvriers sont chez eux. 
N'importe, il faut circuler. 
Si, au lieu d’être en grève et occupés à défendre leurs intérêts, les mineurs en même nombre se réunissaient à l’occasion d’une fête quelconque, autour de baraques foraines pour voir les pitreries d’un clown, ou entendre les vagissements d’une « femme poisson » personne ne viendrait les troubler. 
Ainsi, le Circulez ! Circulez ! que font retentir brutalement à toute minute à leurs oreilles, les gendarmes, les soldats et les officiers, devient à leur adresse, une véritable et perpétuelle provocation. 

Bassin du Nord 

A part de nouveaux envois de troupes, rien de nouveau à l’Escarpelle, à Aniche, à Flines, ni à Azincourt.

L'arrivée de deux compagnies du 84 d'infanterie, et l’attente de dragons et de cuirassiers n’en sont que plus ridicules, en raison du calme imperturbable des grévistes. La compagnie d’Aniche a réussi, nous l’avons dit hier, à ramener quelques ouvriers à Guesnain et à Dechy, en leur promettant 40 % de prime, mais le nombre de ces reprises est tellement insignifiant qu’il n’attire pas même l'attention des grévistes. Toutefois, dans le but de faire croire à une importante reprise du travail, la compagnie, lorsqu'on la sollicite de fournir le nombre des descentes, accuse en bloc celui des ouvriers du fond et celui des ouvriers de l'extérieur, de façon à grossir le chiffre. En réalité, sauf à Guesnain, le chômage peut toujours être considéré comme complet dans les autres fosses. 

AU « DOUAI REPUBLICAIN » 

Nous avons flétri ici même, comme elle le méritait, l'attitude odieuse du journal « Douai-Républicain » vis-à-vis des mineurs. Cette feuille, vendue à un sous-préfet réactionnaire, et non moins dévouée aux intérêts quasi-similaires de certain capitaliste, ex-deputé et récemment décoré, cette feuille n'a pas reculé devant les insinuations les plus perfides et les plus abjectes, dans le oui (le discréditer le syndicat des mineurs du Nord et d’ébranler la confiance des syndiqués dans leur organisation. Et nous le répétons, ceux qui aujourd'hui s’attaquent de la sorte au principe d’une organisation dont ils redoutent l’extension, ceux qui éructent leur bave venimeuse sur le syndicat sont ceux-là mêmes qui, il y a moins de cinq mois, s’aplatissaient devant ses représentants à Somain, sollicitant leur appui pour déterminer l’appoint des mineurs en faveur de la candidature Cardon. Et M. Cardon, qu’on ne l’oublie pas, s’engageait à soutenir, avec Basly, Selle et Lamendin, toutes les revendications minières. 
Après cela faut-il s’étonner si, au cours d’une réunion gréviste, les mineurs ont voté un ordre du jour de flétrissure au journal qui employait contre eux des armes aussi déloyales ? Certes, notre confrère en est pour sa honte et point ne lui sert de tourner sa rancune contre Goniaux qui n’en peut mais. Ce sont tous les mineurs syndiqués qui ont ressenti l’affront fait à leurs dirigeants, et ce sont tous les mineurs syndiqués, et même bien d’autres, qui tiennent à le laver.  
En outre, dans son numéro d’hier, le « Douai-Républicain », en termes amphigouriques, nous répond qu’il ne répondra pas, mais il nous invite à ne pas prendre son silence comme un acquiescement à ce qu'il nous plaît de raconter. 
"Chaque chose viendra à son tour », conclut-il. C’est avec cette formule qu’on se tire d’affaire, lorsqu’on est embarrassé. Et c'est aussi avec cette formule qu’on peut prendre son temps pour méditer de nouveaux mensonges ou d’autres infâmies. En tout cas, n'importe. Nous attendrons, fût-ce sous l'orme. 

A SOMAIN 


Le « Réveil » d’hier faisait connaître aux lecteurs que cinq mineurs de Somain devaient comparaître, jeudi, devant le tribunal correctionnel de Douai, sous l’inculpation d’entraves à la liberté du travail. Afin d’édifier la population sur les mesures vexatoires qu’exerce la compagnie d’Aniche, je tiens à faire connaître dans quelle condition j’ai pu entendre, de la bouche d’un mineur, les actes de pression et d’intimidation (on devrait dire d’inquisition) dont se serait rendu coupable un ingénieur des mines d'Aniche. Passant mardi 8 octobre, vers six heures du soir, dans la rue Thiers, mon attention fut attirée par un groupe formé autour du jeune R.., mineur, demeurant rue du Masy, à Somain ; j’approchai et j’entendis ce qui suit : R... racontait que la veille, un ingénieur et des porions l'avaient sommé de déclarer, sous peine d’être mis à la porte, que le mineur M..., demeurant également à Somain, l’avait arrêté en se rendant à son travail. Or. M..., malade et restant chez lui, avait fait sa première sortie pour aller voir la ducasse. M... fut appelé à la gendarmerie pour enquête. Il s'y rendit accompagné du jeune R...; là, pressé de questions, ce dernier avoua qu’il avait accusé M... sous peine de renvoi, mais, qu’en réalité, il ne l’avait pas vu. Ces procédés sont indignes d’un honnête homme, c'est pourquoi je tiens à les signaler au public. 

REUNION PUBLIQUE 


Mardi, à onze heures, devant 300 auditeurs, le citoyen Goniaux est venu faire une conférence. Après avoir mis les mineurs au courant de la situation, il les engage à garder le calme qu’ils ont su montrer jusqu’à présent. Un ordre du jour par lequel les mineurs s’engagent à continuer la grève jusqu’à complète satisfaction ; engagent les citoyens Selle, Basly, Lamendin, Bouvert, enfin tous les députés de la corporation et socialistes, à défendre avec énergie leurs intérêts ainsi que les revendications étudiées dans leurs congrès, en approuvant ses décisions, a été volé à l’unanimité. 
La sortie s’est effectuée sans incident, sous la protection de trois gendarmes et au chant de l'« Internationale ». 

DANS LE BASSIN D’ANZIN 

LA SITUATION 


Comme avant-hier, les statistiques ont chômé, elles aussi, hier : et la Compagnie d’Anzin aurait fait savoir solennellement qu’elle fermait ses portes. Elle se contente de réclamer, sans trêve, des troupes pour garder ses fosses, que les grévistes pourraient, paraît-il, escamoter. 
Les dépêches de la nuit, de lundi à mardi n’annoncent aucun incident et à certains endroits où l'on avait cru nécessaire d’envoyer de nouvelles troupes, il semble qu’on ait eu conscience que les craintes de trouble étaient vraiment exagérées, car on a rappelé les renforts. 
Ainsi a-t-on fait à Quiévrechain et à Onnaing, où on avait concentré deux pelotons de cuirassiers et une section d'infanterie. Les réunions ont eu lieu, comme d'ordinaire, très enthousiastes partout en faveur de la grève, et les grévistes ne se départent point de leur attitude calme et de leur discipline. 

HARMONIE CAPITALISTE 
La presse de « l’ordre ». — Un gendarme par la fenêtre. — Le mot pour rire 


Il serait suggestif de relever les mensonges, les insinuations, les calomnies habiles, des journaux capitalistes, qui, dans une touchante unanimité, transforment le mouvement gréviste en un « chambardement » général, et les mineurs en autant de criminels. 
Le moindre incident, vu à travers le prisme de leurs préventions et de leurs haines, devient une bagarre sanglante, un véritable carnage. 
On avait fait sauter un pont à Quiévrechain... on avait assailli un chef de carreau à Escaupont... on avait tué un gendarme à la fosse Lagrange... deux jaunes à Abscon. On, c'est-à-dire les grévistes. Or, de tous ces faits, un seul avait quelque fondement : un gendarme était blessé à Escaupont et voici comment : 
En poursuivant un gréviste, il avait — sans aucun droit — pénétré à sa suite dans une maison. Le gréviste, agile, passe par la fenêtre et disparaît, tandis que le gendarme, lourdaud, veut suivre le même chemin, et s'étale sur le sol, se faisant quelques contusions. La chanson, chez nos confrères, se termine toujours par le même refrain : l'ordre n’est pas assuré, on manque d’énergie... Et leur emboîtant le pas, on voit défiler, à la sous-préfecture, des tas de braves gens dont la frousse se traduit par une demande d'alguazils, pour la protection de leur personne et de leurs propriétés, nullement menacées. Voyons, messieurs, un peu de franchise ! les « mesures d’ordre » que vous réclamez si âprement, est-ce une fusillade ? Parce que les grévistes auront décidé de faire une sortie, parce que, serrés autour du drapeau syndical, ils auront voulu user de leur droit ,en manifestant légalement ; parce que, à un potion insolent et provocateur comme celui qui lundi après-midi, à Lourches, insultait le cortège, un coup de poing a répondu, il faudrait sabrer, emprisonner, faire des fosses et des corons autant de forteresses, d’où les mitrailleuses feraient à leur tour « merveille » ! 
A côté de ces rêves sanguinaires parfois, la note donnée par la presse antigréviste, est d’un comique réel : Lisez ce fragment d’interview pris à un mineur (?) de Somain : 
« — Eh ! bien, et les camarades ne veulent donc plus travailler ? 
— Eh non, me répondit il, nous ne savons pas pourquoi ; eux-mêmes ignorent la raison de ce chômage. 
— Mais que veulent-ils donc ?  
Et le bras se lève dans un geste qui complète le verbe de blâme. »  
Voilà, n’est-ce pas, qui est simple, et qui donne aussi une haute idée de la clientèle à laquelle on s'adresse. Mais tout de même, nous ne savions pas le « Progrès » si « patronal » et lire à côté de cela les déclarations du Congrès radical, rappelant les revendications ouvrières et s’y associant contre les Compagnies, c’est vraiment d’une incommensurable ironie. 
Mais la feuille reptilienne des cagots de Valenciennes ne saurait être dépassée en niaiserie ; après avoir publié la statistique officielle des descentes, elle constate que : 
« Les meneurs de la grève dans le bassin d’Anzin sont affolés par l’énergique résistance des jaunes. Ne pouvant parvenir à leur faire quitter le travail, ils ont recours aux pires violences et aux menaces les plus farouches. » 
Je crois qu’on peut tirer l’échelle ! 

Les Ukases préfectoraux 
LES PROTESTATIONS 


L'application des fameux arrêtés de salut public promulgués par le podestat de la préfecture de Lille, n’est pas sans soulever des protestations. 
Ce sont des mesures vexatoires, et que rien ne justifiait : c’est une preuve de crainte et de défiance injurieuse à l'égard des grévistes et des municipalités et dont l'effet ira, plutôt à l’encontre de ce qu’on en attendait. A Denain, dimanche, le commissaire de police se disposait à user fort maladroitement de rigueur, et si des troubles s'étaient produits, il aurait eu sa part très large de responsabilité. 
Fort heureusement, des réflexions lui vinrent qui modifièrent sa tactique, et l’on se borna à des contraventions, dont la légalité n'est pas complètement démontrée. 
A la Sentinelle, le Conseil municipal a adressé au préfet la protestation suivante : « Le Conseil municipal de la Sentinelle, réuni en séance le 12 octobre courant, sur la proposition du maire M. Linard, proteste avec indignation contre la mesure prise par le gouvernement concernant l’arrêté de fermeture des cabarets, mesure qui va causer un grand préjudice au commerce local. » De nombreux consens municipaux vont protester de leur côté.

samedi 31 janvier 2015

LA GRÈVE DES MINEURS DE 1893 VUE PAR "LA LANTERNE" JOURNAL PARISIEN OÙ LA VILLE DE GUESNAIN EST CITÉE POUR DES DÉLITS D'ENTRAVE À LA LIBERTÉ DU TRAVAIL ET 20 ARRESTATIONS DE MINEURS POUR CE MOTIF

NOUS REPRODUISONS CI-DESSOUS LE FAC SIMILÉ DE L'ARTICLE COMPLET INSÉRÉ EN PREMIÈRE PAGE , COLONNE DE DROITE, ET POURSUIVI EN 2È PAGE COLONNE DE GAUCHE. PUIS SA TRANSCRIPTION FIDÈLE AVEC L'ENTREFILET SURLIGNÉ EN JAUNE À PROPOS DE L'ARRESTATION DES 20 MINEURS À GUESNAIN :






LA GREVE DES MINEURS AU PAYS NOIR 

Quarante-cinq mille mineurs. — L'esprit des troupes. - « Y-a-d'quoi crever ». — Inondation des fosses. — Une réunion de femmes. — Les condamnés. — En Belgique. (De notre envoyé spécial) 

Lens, 22 septembre. Celui qui, dans l'ignorance des événements, après avoir parcouru le département du Pas-de-Calais, apprendrait tout à coup que 45000 mineurs y sont en grève depuis huit jours ne pourrait manquer de croire à une mauvaise plaisanterie. Tout est calme ici ; tout est morne : Lens, Liévin, les corons qui avoisinent les fosses, semblent dépourvus d'habitants. Les mineurs, les grévistes, obéissent aux ordres de leur syndicat, aux conseils de Basly, de Lamendicat, et d'Evrard, restent chez eux. consacrant à leurs familles le loisir que leur crée la grève. Seule, la présence inusitée des soldats et des officiers, dont la ville est peuplée, révèle que des événements extraordinaires se passent dans le pays. 

Soldats et ouvriers 

A propos des soldats, je vous ai télégraphié hier que la population de Lens était très mécontente des nombreux envois de troupes faits par le gouvernement. Les habitants sont, en effet, très favorables aux grévistes dont ils appuient ouvertement les revendications ; ils savent beaucoup de gré aux mineurs de leur attitude calme, de la modération et de la sagesse avec lesquelles ils font valoir leurs réclamations. 
Je dois dire aussi, pour être juste, que les officiers et les soldats ne semblent pas très fiers de la mission qu'on leur a confiée. 
Hier, sur la place de la République, où sont campés les détachements du 110è, pendant que les soldats faisaient leur cuisine en plein air, j'ai entendu ce dialogue typique entre un ouvrier, - peut-être un mineur, - et un groupe de fantassins. 
— Qui qu'on v's a m né fé ici? disait l'un, en patoisant. 
— Si tu crois que c'est pour notre plaisir que nous sommes venus,.. répondait un troupier. 
— C'est-y donc qu'v's'allez nous tirer dessus ? 
— As pas peur, va, ma vieille, répartit un soldat, c'était bon autrefois ; à présent, pas de danger : Ouvriers et soldats, nous sommes tous frères. 
En attendant, les pauvres troupiers passent les nuits à parcourir les routes sous le prétexte de protéger les ouvriers qui voudraient reprendre le travail. Peine perdue, du reste, promenades inutiles, car pas un gréviste ne manifeste l'intention de retourner à la mine. La grève est si complète, si générale, dans le bassin du Pas-de-Calais, que les grévistes ont presque partout cessé leurs patrouilles tant ils sont sûrs que personne ne trahira. 

Ronde de nuit 

Cette nuit, vers deux heures, je suis allé, en compagnie de Basly, faire une ronde aux environs de Lens. A Poix, sauf une patrouille de dragons et quelques mineurs qui sont venus nous regarder sous le nez et nous reconnaître, nous n'avons rien vu d'intéressant, rien qui mérite d'être 
signalé. 
Ce matin je suis allé visiter quelques corons des environs. J'ai parcouru ceux des Compagnies de Courrières et de Liévin. C'est dans ces derniers qu’habitent, m’avait-on dit, les mineurs les plus exaltés, les militants, des fortes têtes. J'ai pénétré dans quelques intérieurs, tenus fort proprement, et j’ai causé avec plusieurs de ces grévistes qu'on m’avait fait si terribles, si capables de se porter aux plus détestables excès. Je me suis trouvé en présence de braves gens, calmes, pondérés, simplement décidés à persister, jusqu'à la misère, dans leurs réclamations. 

Faut que ça craque 


- Si c'est qu'on les laisserait fè, m'a dit un gréviste en me parlant des Compagnies, elles nous auraient vite avalés. Voyez-vous, ça peut pas durer comme ça. Faut qu'ça craque! » 
— Tenez, mi qui vous cause, reprit un second, j'ai n'une femme et cinq enfants, eh bin : j'gaigne 3 fr. 60. Y a-t-i point d’quoi crever ! » 
Un autre me raconte qu'autrefois à lui seul, il gagnait à la mine un salaire égal à ceux réunis de deux ouvriers d'aujourd'hui. 
En somme, on peut dire que partout les grévistes tiendront bon. Les femmes même les encouragent à persister : 
- Nous aut', m'a dit l'une d'elles, nous s'n'occupons point d'ça ; c'est point notr affé ; mais quand même, les hommes font bin d'être en grève ! » 

Entrevue de Basly et Baudin 


Ce qui ne contribue pas peu à donner du courage aux grévistes, c'est la certitude où ils sont à présent, que les approvisionnements des Compagnies sont très faibles. Tout à l'heure on annonçait que les fours à coke de Dourges étaient éteints, faute de charbon, Basly m'expliquait en riant dans sa barbe, que l'inondation gagne rapidement la fosse de Meurchin et que l'ingénieur a dû venir d'Arras afin de faire réquisitionner le personnel nécessaire pour l'épuisement. 
A propos de Basly, je puis vous annoncer qu'il doit avoir avec Baudin une entrevue, à Arras, aujourd'hui ou demain, afin de s'entendre avec lui en cas de grève générale de tous les mineurs de France. 

Les conférences 


De nombreuses conférences ont lieu aujourd'hui sur tous les points du bassin houiller. Une réunion très importante a eu lieu ce matin, à onze heures, à Billy-Montigny, à laquelle étaient convoqués tous les mineurs de la Compagnie de Courrières. 
Environ deux mille grévistes y assistaient. Evrard, le secrétaire du syndicat, a exposé le programme des revendications. secondaires. 

À Anzin 

Il est certain qu'à présent tous les efforts des grévistes vont se porter dans le Nord, et plus spécialement à Anzin. Ils espèrent que la distribution du manifeste portera ses fruits et que lundi la grève éclatera dans ce bassin. 
Lamendin est parti aujourd'hui pour Dourches. 

A Denain 

Déjà une certaine effervescence règne à Denain qui est le principal centre houiller de la concession d’Anzin. On pense que la grève éclatera d'ici peu. 

La réunion de Fenain 


Lille, 22 septembre. — Une réunion a eu lieu ce soir à Fenain. Cinq cents personnes y assistaient, dont les trois quarts étaient des mineurs de villages voisins. 
La grève a été votée à mains levées à l'unanimité par les mineurs de Fenain. 
Aucun incident. 

Influence cléricale 


Lens, 22 septembre. — Pendant la journée, l'influence de la paye s'est fait un peu sentir. Tout à l'heure, deux délégués, mécontents de n'avoir pas été désignés comme arbitres, faisaient, - les chopes de bière aidant, - des reproches assez vifs à Basly qu'ils accusaient de mollesse. 
Le député de Lens, qui ne cesse de prêcher le calme aux grévistes et qui les 
engage surtout à ne pas gaspiller leur argent dans les estaminets, a relevé vertement, dans le rude patois du pays, ses deux interlocuteurs : 
— « Criez pas tant ; c'est les chopes qui vous font bêtiser. Mi j'crie moins, mais j’agis. On verra bin les carbonniers qui tiendront le pus longtemps. » 
En réalité, ce que le syndicat semble craindre surtout, c'est que les grévistes fréquentent, par ennui, les cabarets et n'y laissent l'argent de leur paye. 
— « S'ils sont sages, me disait Basly, ils peuvent tenir la grève pendant un mois 
au moins, sans souffrir du chômage, car tous ont des ressources suffisantes. D'ici là, les Compagnies auront capitulé. » 

Une conférence à laquelle assistaient environ 1,800 grévistes, a eu lieu à Nœux. 
C'est Albert Goullé qui l'a faite. Il a parlé de la situation des paysans et des mineurs dans la société actuelle. Aucun incident ne s'y est produit.. Du reste, les réunions publiques de ce pays sont bien différentes de celles qu'on organise à Paris. Ici, on écoute et on est sage. 
Comme je vous l'ai dit, j'ai parcouru ce matin les fosses des environs. J'y ai constaté que la population des mineurs subissait une pression cléricale inouïe. 
A Nœux, par exemple, l'agent général de la Compagnie reçoit le dimanche, après la messe, les femmes des mineurs et distribue des pièces de 1 fr. à toutes celles qui y ont assisté. 
On m'a nommé des porions qui, quoique n'ayant jamais manié un outil de mineur, ont obtenu leurs emplois à force de fréquenter les offices et de visiter les curés. 

Nouveaux envois de troupes 


Cinquante gendarmes étrangers au département du Nord sont arrivés à Douai 
pour renforcer les escouades de gendarmerie, afin de permettre que partout les patrouilles de cavalerie soient toujours précédées de gendarmes. 
Des deux escadrons de cuirassiers arrivés hier à Douai venant de Lens, l'un a été dirigé sur Fenain et l'autre sur Marchiennes. 

Choix des délégués 


La commission désignée dans le dernier Congrès s'est réunie ce soir, à deux heures, à Lens sous la présidence de M. Basly, député, pour choisir des délégués qui seraient chargés de soutenir leurs intérêts vis-à-vis des représentants des Compagnies minières dûment autorisés. 
Ont été désignés : MM. Beugnet, des mines de Béthune ; Delcourt, des mines de Lens, Paris, des mines de Dourges ; Cadot, des mines de Bruay ; Poiret, des mines de Marles, Cordier, des mines de Carvin, Evrard, secrétaire adjoint; Lamendin, secrétaire général, et Basly, président du 
syndicat des mineurs du Pas-de-Calais. 
Avant de se séparer, la commission a voté l'ordre du jour suivant : 
Désireux d'user de tous les moyens de conciliation propres à faire aboutir les revendications des houilleurs, nous attendons que des propositions soient faites par les Compagnies. » 

Les mécaniciens et les chauffeurs des mines de Meurchin ont été également requis par le maire pour reprendre le travail, afin d'épuiser les eaux des fosses menacées d'inondation. Ils ont refusé énergiquement d'obtempérer à cette réquisition. 

Une circulaire 

Lille, 22 septembre. — M. Louis Dambre, directeur-gérant de la Compagnie de Douchy, a fait distribuer aux ouvriers une circulaire dans laquelle il les engage à désister aux excitations des grévistes. 

Demande de mise en liberté 

Le délégué Morel, de Monchicourt, est allé trouver M. Dubois, député de Douai, pour le prier de faire une démarche auprès du préfet afin d'obtenir la mise en liberté d'Eugène Damiens, arrêté pour faits de grève. 
M. Dubois s'est rendu ce matin à la préfecture. 

Les réunions 


Dans une réunion tenue hier à Douchy, salle Lebecq, les orateurs ont engagé les mineurs à continuer la grève avec persévérance pour obtenir gain de cause dans leurs revendications. 
Le sous-préfet de Valenciennes est venu hier à Douchy. 
Hier soir à Lourches, 200 femmes se sont réunies à la salle Delaarde. Après la nomination de Mme Loriane à la présidence, le citoyen Prévost a pris la parole et a engagé les assistantes à conseiller à leur maris et à leurs frères de persévérer dans leurs revendications. 
Parlant ensuite des non-grévistes, le citoyen Prévost a dit : « Ne les molestez 
pas, car leurs gendarmes vous guettent ; mais vous les jugerez comme ils le méritent. » 
Après avoir recommandé lé calme à la sortie, la réunion s'est terminée sans incident. 
On pense que la grève éclatera probablement lundi à Anzin. Des conciliabules se sont tenus dans ce but. 

Arrestations et condamnations 


Douai, 22 septembre. Ce matin, vingt arrestations ont été opérées à Guesnain, pour entraves à la liberté du travail. 
D'autre part, le tribunal correctionnel de Douai vient de prononcer les condamnations suivantes : 
Monier, vingt ans, mineur à Dorignies, accusé d'avoir empêché le travail, à quinze jours de prison; Edouard Duez, vingt-sept ans, mineur à Somain, accusé d'avoir traité de menteur un gendarme, trois jours de prison, ayant déjà subi deux jours de prévention ; Emile Mercier, quarante-quatre ans, mineur à Somain, accusé d'avoir outragé le colonel du 19e chasseurs, de l’avoir traité de fainéant et d'avoir ajouté : « Tu te sens de force aujourd'hui, mais demain tu auras de mes nouvelles »: deux mois de prison ; Jean-Baptiste Ucher, vingt ans, mineur à Somain, accusé d'outrage au sous-lieutenant Prévost du 19e chasseurs, quinze jours de prison ; Damien, vingt-huit ans, mineur à Monchicourt, accusé d’entrave à la liberté du travail, quinze jours de prison. 

En Belgique 

Mons, 22 septembre. — Demain, on doit afficher dans les charbonnages de Maribond et de Bascou qu'une augmentation de salaire sera allouée aux mineurs. 
Les charbonnages de Haine-Saint-Pierre ont reçu d'importantes commandes de 
charbon pour le Pas-de-Calais. 
Il n'y a jusqu'ici aucun indice de grève. 
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